Dans quelques jours, le 5 mai 2026, sur la scène de l’Opéra Royal du Château de Versailles, L'Astrologue ou les faux présages sera jouée pour la première fois. Le projet part d’une bonne question : si Molière n'était pas mort en 1673, quelle comédie aurait-il pu écrire ? Mais pour y répondre, le Théâtre Molière Sorbonne et le collectif Obvious n’ont pas recouru à leurs savoirs littéraires et historiques, mais à l'intelligence artificielle générative. Une pièce originale donc, quoique produite par des algorithmes entraînés sur des œuvres préexistantes. On savoure un processus de création qui intègre très bien l’hypocrisie du Tartuffe, et l’imposture de Dom Juan… et qui montre de façon glaçante que la littérature, réduite à des algorithmes statistiques, peut être imitée.

Face aux critiques, leur discours est rodé : l'IA ne serait qu'un "outil", comme le sont les consoles de régie lumière que personne n'accuse de remplacer l'éclairagiste. Toutefois, l’IA générative n’est pas un outil neutre, mais bien le produit d'une accumulation gigantesque de données et de capital, l’aspiration de millions d'œuvres protégées sans consentement de leurs auteurs. Le tribunal de Munich a d’ailleurs condamné OpenAI pour cela en novembre dernier. Bref, un marteau n'a pas de modèle économique. ChatGPT si.
La question se pose d'autant plus sérieusement qu'on connaît le CV d'Obvious. Ce collectif d’artistes : Pierre Fautrel, Gauthier Vernier et Hugo Caselles-Dupré, s'est fait connaître en 2018 chez Christie's à New York. Leur algorithme avait alors crée le Portrait d'Edmond de Belamy, adjugé 432 500 dollars en vente aux enchères. Depuis, ils ont continué dans les NFT, des oeuvres numériques dont la valeur repose moins sur leur contenu artistique que sur leur rareté certifiée par la blockchain. Des « artistes", donc mais qui transforment la création en actif financier.

L'IA dans le spectacle vivant n’est donc plus une question pour plus tard. L’urgence est à présent de se demander dans quelles conditions est-ce que c'est acceptable ?
Les législateurs commencent à réagir : le 10 mars 2026, le Parlement européen a adopté à une large majorité (460 voix pour, 71 contre) un rapport sur la protection des droits des auteurs face à l'IA générative. Le 8 avril 2026, le Sénat a adopté à l'unanimité une proposition de loi qui renverse la charge de la preuve : ce ne serait plus à l'artiste de démontrer que son œuvre a été pillée, mais à l'entreprise d'IA de prouver qu'elle ne l'a pas fait. Le texte doit désormais être débattu à l'Assemblée nationale.
Toujours est-il que ne rien réguler reviendrait à confier l'avenir du spectacle vivant à ceux qui n'ont aucun intérêt à ce qu'il reste vivant.
